Assister au rite du tau bung (« secouer – les feuilles pour recueillir l’âme – araignée) m’imposait une autre constatation : pour tous les Mnong, la petite araignée, être bien vivant, concret, matériel, visible, ne représentait pas, mais était la hêeng du malade. (…) La constatation de l’existence matérielle, tangible de l’âme-araignée me fit comprendre que lorsque les Mnong parlaient de l’âme-buffle, élevée chez les Génies, celle-ci existait de la même manière…
Au cours d’un tour en forêt pour l’enterrement d’un jeune enfant, j’appris que l’épervier (…) qui planait en criant au-dessus de nous, était une hêeng d’un mort et qu’il fallait lui offrir de la soupe de riz pour l’empêcher de harceler les vivants. (…) Il ne s’agit donc plus d’une âme immortelle, puisque, à force de dépérissements successifs, d’un niveau à l’autre des sept étages souterrains de l’Univers, elle finira par disparaître complètement, fragile écume d’une vague mourant sur la rive d’un fleuve. Cette âme « mortelle » n’est pas non plus d’essence spirituelle, tout au moins selon l’acception que nous donnons à cette expression et qui se justifie par notre conception du monde où s’opposent matière et esprit, corps et âme, à l’image d’une société héritière de modes de pensée façonnés, dès la plus haute Antiquité, par des sociétés marquées d’une opposition fondamentale entre esclaves et possédants.
D’ailleurs, l’être n’est pas composé d’une âme et d’un corps, relevant de deux mondes opposés, le matériel et le spirituel, mais de formes multiples : corps humain, araignée, âme-buffle, etc.
(L’exotique au quotidien. Georges Condominas. Plon 1965)